La reine en moi, celle qui règne en maître absolu sur mon royaume intérieur a décidé -et ses décisions sont sans appel- que j'aurai assez d'énergie pour faire ce que j'aime. L'énergie... Parfois j'en ai à peine pour m'acquitter de ce qui est obligatoire, l'activité dont tout le reste découle, sans laquelle mes enfants ne mangeraient pas, n'auraient pas de toit: mon travail. Pas qu'il soit physiquement fatigant, je suis assise la plupart du temps et rien ne m'oblige à m'y rendre en vélo. De plus cette activité ne me déplait pas, sauf dans ses temps morts. Mais s'occuper d'enfants en difficulté absorbe l'énergie essentielle. C'est avec notre être même que l'on travaille, adaptant notre comportement au leur au quart de seconde, dans une compréhension, une empathie épuisante. Pour bien tirer l'enfant hors de sa pathologie, on doit d'abord se faire lui, pénétrer son univers pour après l'en extraire. Lui ouvrir la porte, mais de l'intérieur. La plus grande force de certains de ces enfants est la force d'inertie, l'apathie de l'être; chez d'autres la force centrifuge les fait exploser, s'agiter vainement de peur de couler, sans connaître les bons mouvements, projeter des objets comme des bribes de leur être éparpillés. En rentrant du travail, c'est mon être entier que je dois réparer, reconstituer pour ne pas qu'il se morcelle. Et pour ce faire, rien de mieux que le sommeil. En m'endormant, je coule en mon royaume, ma reine toute puissante reprend les rênes, ma bulle s'étend jusqu'à ceux que j'aime, les y englobe, se dilate, et dans cet univers j'évolue sereinement, « calma, chica, calma », mon coeur s'apaise.
Ma reine a donc décidé, ce fut l'un de ses premiers décrets, que j'aurai toujours assez d'énergie pour faire ce que j'aime. Alors pourquoi cette fatigue ce soir? Dans cette « nuit » là, revient le messager que j'avais envoyé en mission diplomatique dans un royaume voisin. Je mets des guillemets à nuit car dans ma bulle, sous la couronne arc-en-ciel de ma reine, il fait toujours clair. Le messager est donc de retour. À sa vue, mon corps se crispe. Non! J'ai peur de savoir! Peur? Et que cache cette peur? Qu'est-ce que je risque de perdre si mon vœu se réalise? De quoi l'avènement de mon plus cher désir me priverait-il? De ma liberté, de mon indépendance, de mon autonomie. Et je ne veux pas être vue dans ces jours brumeux où la fatigue m'écrase, m'anéantit, j'en ai honte. Il ne faut pas rêver, une présence à mes cotés ne m'épargnera pas la totalité de mes coups de flemmes, ils sont là, en moi, ancrés sans que je sache pourquoi, récurrents. Mon corps tire le signal d'alarme, la fatigue, dernier stade avant les larmes, la déprime. Comme un corps affamé stocke la graisse dès que cesse la pénurie, le mien stocke le repos dès que se calme le rythme. Je l'ai trop longtemps, trop souvent poussé dans ses limites.
Est-il possible d'être deux en restant soi? Telle est la question que semble me poser le messager en réponse à la mienne. Comment gérer ces coups de blues, que je dissimule adroitement, avec un homme auprès de moi? Comment aimerais-je qu'il agisse envers moi en cette situation? Déjà, qu'il me comprenne, sans me juger ni me culpabiliser. Puis qu'il me décharge d'un peu de ce qui pèse sur moi, matériellement et quotidiennement. Enfin, ces choses accomplies, qu'il me prenne doucement par la main pour me sortir de ma torpeur, qu'il ouvre la porte et me montre dehors un monde calme et doux, qu'il me prenne le bras et y fasse les premiers pas avec moi. En échange? En échange je peux lui proposer de lui rendre la pareille lorsque c'est sur lui que la vie pèse. La seule chose à souhaiter est donc que nous soyons en opposition de phase. Que se passerait-il si nous tombions ensemble dans un repli, dans un retrait de la vie?
Et puis voilà les larmes. Toutes les tristesses de la vie, souvent enfouies, jamais taries, remontent d'un coup à la surface. La présence de mon Roi à coté de moi y changerait-il quoi que ce soit? La reine visite son royaume détruit, gris, boueux de tant de pluie, et tous les rêves en ruine. Dès qu'elle tourne le dos est-ce donc le chaos? De sa main gauche, elle est gauchère et gauchiste, elle saisit son sceptre et proclame qu'il en sera ainsi tant que j'écouterai plus les « il faut » que les « j'ai envie ». Il faut... faire le ménage, les courses et aller aux réus, tandis que j'ai envie... de lire, d'écrire, de dormir et de gratter ma guitare.
CQFD, la reine en moi ne me donne plus que l'énergie de faire ce que j'ai envie! Tout le reste peut attendre. Tout est finalement fait à temps, et bien mieux qu'à contre-temps, à contre cœur; il n'y a que le plaisir qui se fait attendre lorsque je n'y prends garde et me laisse bombarder par les gens bien comme « il faut ». Inverser l'ordre des valeurs? Faire passer le repos avant le labeur?
Le messager me tend alors le rouleau de parchemin qu'il dissimilait dans les plis de ses vêtements. J'attendais une réponse de la reine du pays voisin, je soupçonne la mienne d'être l'auteure de ces mots aux accents d'ultimatum. Telle une maxime des temps nouveaux, en lettres artistiquement calligraphiées je peux lire:
« Tant que tu ne rendras pas les armes, les larmes sonneront l'alarme ».
2 juin 2012.
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