Rentrant du travail à grands pas rapides, conformément aux campagnes « manger-bouger » et « l'énergie est notre avenir », perdue dans mes
pensées, j'avais perdu mon chemin aussi. S'il m'est habituel de me perdre en voiture ou en vélo, à pied c'est beaucoup plus rare. Et pourtant peu à peu les buissons remplacèrent les maisons, les
grands arbres les immeubles, et le goudron laissa place à un sentier de terre et de pierres. Je ne m'étais encore rendue compte de rien lorsqu'il apparut. Sorti de nulle part, allant dans la même
direction que moi, calant ses pas sur les miens, il imposa sa présence. D'abord agacée -il me sortait de mes pensées!, et l'évidence s'imposait à ma conscience: j'étais perdue!-, il m'apparut
ensuite comme une planche de salut. J'étais perdue, oui, mais pas seule. S'il était honnête et respectueux, il m'aiderait à sortir de ce mauvais pas.
C'est alors qu'il me dit: qu'est ce qui ne va pas?
Ce qui ne va pas? C'est évident! Je suis perdue! Ça ne se voit pas? Jamais entre mon lieu de travail et mon chez moi je n'ai eu à passer par les bois, je ne sais
même pas comment je suis arrivée là.
-D'accord, vous êtes égarée, cela va de soi, mais dans votre vie, qu'est ce qui ne va pas?
Honnête et respectueux, il n'avait pas l'air d'avoir pour projet de m'agresser ou me tuer pour me voler les trois sous que j'avais en poche ni pour son propre
plaisir, le loup du bois était en plus prêt à m'écouter. Arrive t-il de rêver en marchant entre la maison et l'école? La tentation était forte de vider mon sac aux oreilles de ce compagnon de
trajet que je ne reverrai sans doute jamais. C'est ce que je fis. Je lui confiai tous les "trop", les trop plein, les trop durs, les trop longs, et aussi les "pas assez" qui faisaient tanguer ma
vie entre épuisement et euphorie. J'en avais marre, marre, marre...
Marre de tout bien faire, le ménage, les manifs, les repas bios, économiser l'énergie, tout réfléchir, tout contenir, tout calculer en pensant aux autres, à la
planète, aux générations futures; ferme la lumière c'est du nucléaire, 3 minutes de clarté, 3 cents milles ans de terres polluées. Marre de me chercher des justifications égoïstes, la marche
c'est bon pour la santé, à plaquer sur mes injonctions altermondialistes, tu vas pas prendre la voiture, participer au pillage des ressources et à l'exploitation des peuples du sud pour
3kilomètres. Marre de culpabiliser parce que je vais au supermarché, marre de faire comme s'il était normal de ne voir l'homme que j'aime de passion que 2 fois par mois. Marre, marre, marre...
marre d'essayer d'être exemplaire et en même temps de me taire. Marre qu'on impose par la culpabilisation aux petits et aux pauvres des efforts dont on dispense les riches et les puissants. Tout
cela est fatigant, épuisant. Petit pantin désarticulé flotte sur le fleuve de vos envies, de vos désirs, en lui, plus aucune vie.
J'aimerais bien, de temps en temps, arrêter d'organiser, de planifier, me laisser aller, manger des plats malbouffe tout près et trop salés, réchauffés au
micro-onde et laisser la casserole trainer 3 jours dans l'évier. Laisser les manifs passer sous mes fenêtres et laisser le petit pantin sur une belle plage s'échouer. Je rêve de "pas là", abonnée
absente à l'annuaire (ça ne sonne que pour des pubs!), sonnette résonnant dans le vide, et moi... faire la morte pour mieux retrouver ma vie, rejoindre mes désirs, mes envies à moi, mes rêves de plaisir, mes idées folles et tant pis si elles sont irréalistes, les peindre, les écrire, les dessiner, les danser, les crier...
Après ma longue litanie il laissa un grand silence et prit ma main dans la sienne, sans cesser d'avancer, comblant ainsi un manque, réalisant mon rêve d'être deux
sur le chemin, d'être épaulée, aidée, soutenue, mais dans le respect de ma liberté.
Puis, point par point il reprit mes envies, mes regrets, mes trop plein et mes pas assez pour rétablir l'équilibre. Comme un confesseur médiéval il débita un long
questionnaire dont je n'ai plus en mémoire que des extraits:
-prends tu chaque jour un jet privé pour te rendre à un cocktail dépensant en quelques minutes de quoi subvenir aux besoins et à la dignité de milliers d'êtres
humains? Non.
-forces tu une entreprise à des bénéfices à deux chiffres en privant les travailleurs de la juste rémunération de leur labeur? Non.
-affrètes tu des camions de tomates italiennes vers le sud de la France et inversement? Non.
-fais tu voter au parlement des lois antisociales afin de contrôler les populations par la précarité et la peur? Non.
Il sortit alors un long listing informatique de sa poche: ce sont les nouveaux péchés capitaux. Les temps changent, tu ne mets pas le monde en danger par ta
gourmandise, mais en voulant des fruits hors saison, si. En vertu de ces commandements, je t'autorise:
À prendre ta voiture lorsque le temps est dur et ta fatigue intense, même si tu le faisais tous les jours, ce qui est loin d'être le cas, tu dépenserais moins que
le camion de tomates italiens.
À manger des surgelés, et même des conserves quand le temps de cuisiner te manque, tu nuiras moins aux producteurs locaux que l'actionnaire de chez Danone.
À quitter celui que tu aimes entre deux rencontres, en pensées, en actes, pour vivre ta liberté, tu économiseras tes forces et tes larmes, tes enfants t'en seront
reconnaissants, et tes amis aussi.
À chauffer ton logement confortablement, tu n'atteindras même pas en un an la consommation d'un seul plein de jet!
…
Cette fois encore, ma mémoire n'a retenu que des bribes.
Ces mots prononcés, sa main quitta la mienne et imprima dans mon dos une légère poussée qui me fit sortir de cette forêt magique. Le paysage s'inversa. Les maisons,
les immeubles et le goudron reprirent leurs droits et mes pas leur logique.
Arrivée sur la place du village, les cloches de l'église sonnaient, le souvenir de la parenthèse fantastique que je venais de vivre s'estompait, seuls les derniers
mots de l'homme, ceux qui m'autorisaient à transgresser les lois de mon groupe tout en effaçant toute notion de culpabilité restaient en ma mémoire. Affolée par cette liberté, pour avoir un autre
avis tout autant que pour pouvoir revivre mon aventure par l'évocation, je me précipitai en l'église à la recherche d'un confesseur. « Je crois que j'ai rencontré le diable, avouai-je à
l'homme d'église » en lui racontant tout ce dont je me souvenais.
Après m'avoir attentivement écoutée, il me demanda de fermer les yeux et de respirer calmement. De sa personne émanait un parfum de sous bois et de fleurs de
printemps. Avant de disparaître il me dit seulement: « êtes vous sûre qu'il s'agissait d'un démon? Ne serait-ce pas plutôt un Sage que vous auriez rencontré? ».
11 mars 2012.
PS1: Remise en forme qui remplace et annule un texte précedent, ne le cherchez donc pas.
PS2: je sais, je sais, comme me l'a fait si justement remarquer ma fille, je mélange les 7 péchés capitaux et les 10 commandemants, c'est fou ce qu'ils apprennent à
l'école maintenant!
PS3: pour réparer ces "fautes" tout de même, j'ai rempli mon bulletin d'inscription aux "paniers de légumes des jardins de cocagne"; si vous ne connaissez pas,
cherchez ces mots dans link pas dans google
joe mckenna echos calling