Nathan n'attend plus.
Il ne passe plus tout son temps à attendre que la vie se fasse plus tendre. Ou plutôt, il a appris au fil des années à le faire sans que cette attente l'empêche d'exercer d'autres activités. Il est maintenant un homme inséré dans la société, il a un travail, il va au cinéma, il est comme tout le monde. Il passe pourtant aujourd'hui devant l'ouvreuse de l'église de Valcabrère, comme avant, comme au temps de sa folie où il cherchait en ce lieu l'apaisement. Le reconnait-elle ou pas? Il ne parle pas, il porte contre lui un gros pot de chrysanthèmes, et en ce jour de Toussaint, elle le laisse passer sans payer. Il se dirige alors vers la plus vieille tombe, une de celles qui n'a pas d'inscription. Il y pose son pot de fleurs-alibi et tombe en méditation.
Des chemins s'ouvrent alors à lui. De Valcabrère à Troubat, la falaise-école, il longe un sentier escarpé et rocailleux, dangereux. Chaque pas est un risque, et même douloureux. La roche acérée est tranchante sous ses semelles. Bientôt le sentier s'arrête, sur sa gauche une galerie pénètre dans la roche, quelques pas plus tard, alors qu'il débouche sur une salle troglodyte, il sent une vive douleur s'abattre sur lui. Les bourreaux de la vie sont là, tapis dans l'ombre ils n'attendaient que lui, ou quelqu'un d'autre, qu'importe, mais il leur fallait une tête sur laquelle faire tomber les coups du sort. Leur bâton cogne jusqu'à ce qu'il plie les genoux. Relevant la tête il voit, non loin de là, plaqué à la roche, JiM qui assiste impuissant et muet au sort qui lui est fait. Rassemblant ses forces Nathan défie alors ses bourreaux et leur dit "allez-y, je n'en serai que plus tendre, plus doux, vous n'atteindrez pas mon caractère, ni ma dignité". Les bourreaux de la vie, déstabilisés, cessent alors les coups qui broient les os et le mèneraient rapidement à la mort. Un temps qui semble une éternité à Nathan en proie à l'angoisse, ils semblent se concerter et décider de son sort, avant de commuer sa peine. Il ne lui infligeront que leur fouet qui ne mord que la peau. Pour JiM vers qui il se tourne, Nathan ne cesse de sourire. À aucun moment il ne maudit l'existence, et les bourreaux de la vie se lassent avant lui.
Main dans la main, Nathan et Jim se dirigent vers Bramevaque. Le lieu s'y connait en cruautés, chaque pierre en garde la mémoire. C'est vers le domaine du cerf qu'ils se dirigent. Sous un chêne, sur son tapis de feuilles ils s'aiment vite, vite, déjà ils entendent les aboiements des chiens de chasse. Si les rejoignent les chasseurs ils n'hésiteront pas à tirer et à faire passer pour accident leurs sanglants trophées. Les chasseurs n'aiment pas la différence et la traquent sous toutes ses apparences. Courent, courent JiM et Nathan, dans le chemin creux qui mène à la source, et arrivent sains et saufs au village.
"Monsieur, monsieur" appelle l'ouvreuse avec douceur, "je dois fermer maintenant, vous sortez ou vous escaladerez?" dit-elle en posant une main affectueuse sur l'épaule de Nathan qui réintègre les lieux.
"Je sors, madame, je sors", répond Nathan très poliment. Et sortant du pot de chrysanthèmes un petit bouquet de colchiques il les lui offre en disant: "Souriez à la vie, madame, elle n'aime pas qu'on lui fasse la grimace, et si parfois elle est dure avec vous, dites-vous que c'est pour vous rendre plus tendre". Il lui envoie un grand sourire puis il la plante là, les colchiques à la main, et reprend son chemin, sans savoir où mèneront ses pas.
7 novembre 2009
fait suite à ce texte: Le néant de Nathan
photo: Troubat vu depuis le chateau de Bramevaque.