Mardi 22 avril 2008 2 22 /04 /2008 08:22

Aux bords du lit.


Jeune fille, pas encore vraiment femme, mais sous d'autres étoiles elle serait cependant déjà voilée.

Peut être aurait-il mieux valu après tout, cacher une libre féminité, que d'en interdire l'expression.


Au matin, juste après l'éveil, lorsque chacune essaye fards et couleurs, cette phrase trop souvent entendue: c'est bien d'être coquette, mais il ne faut surtout pas être une coquette-sale. Les deux adjectifs restèrent définitivement scellés. Et l'idée de saleté se répandit, par contagion, à tout ce qui avait trait au corps.


Parfois l'émancipation vient du dehors, quand le foyer est trop sclérosant. Mais l'après midi acheva de lui briser les ailes. Récitation. Bonne élève, elle connaît son texte. Elle est un peu timide, mais sans excès, l'exercice n'est pas encore insurmontable. Elle déclame correctement, respectant le ton, essayant de faire vivre le texte, à la mesure de ses quinze ans. Le poème terminé, une mèche de ses longs cheveux libres, seuls témoins de son genre sur son pull et son jean mixtes, gêne sa vision. D'un geste de la tête, elle la chasse derrière son épaule. Le professeur, jusqu' alors bienveillant, bien disposé envers cette élève attentive et appliquée, explose alors d'une colère incompréhensible Pas de ça dans ma classe, restez modeste mademoiselle! . Dès le lendemain, elle ne se présentera plus en classe, et partout ailleurs, que les cheveux soigneusement noués.


Arrive alors le soir. Au bord du lit, on lui dit d'oublier sa pudeur, que maintenant elle peut, elle doit, séduire, qu'enfin elle a droit et devoir d 'être femme.


Trop tard.


Sans doute avaient-ils oublié que les rêves de la nuit se nourrissent de la sève des jours...




(24 mars 2004)




C'est lorsqu'il la vit comme ça, de dos, agenouillée au pied du lit, les fesses sur les talons, ses longs cheveux relevés en chignon, entièrement nue, qu'il eut cette pensée: une geisha en prière. Il s'approcha d'elle, l'enveloppa tendrement de ses bras, puis caressa son visage et y trouva une larme. Pourquoi? Pensa t-il inquiet.


Il essuya la larme d'un baiser, releva la femme et l'allongea du même geste sur le lit. Il aimait la regarder. Ce qu'il fit longuement, aujourd'hui il en avait le temps, tout en promenant ses mains tout le long de son corps trop blanc. Malgré le froid vif qui règnait dans le grand appartement, elle ne bougeait pas, offerte.


Il savait lui donner du plaisir, non que ce soit le but, pensait-il, mais parce qu'il avait besoin de sa jouissance à elle pour en ressentir lui même. Et le bonheur de son corps semblait sincère. Elle était experte aussi et savait très bien, trop bien même parfois depuis le temps, les caresses qu'il aimait.


Ce n'est que lorsqu'il fut rassasié, que se rallongeant près de lui, elle ferma les yeux et dit: je t'aime.

Surpris il répondit: il ne faut pas!

-qu'est ce que je peux y faire?

-faire ton travail, c'est tout. Et puis.... tu as tes autres clients...

-Non, je n'ai plus aucun client, je ne reçois plus que toi, et... ce n'est plus un travail.

-Mais comment vis tu?

-Bien, depuis que je vis selon mon coeur, et que je sais que tu m'aimes aussi.

-Pourquoi tu dis ça?

-Parce que depuis quelques temps tu oublies le paiement, c'est normal: on ne paye pas l'amour de la femme qu'on aime et qui vous aime.


C'est lui qui s'allongea, abasourdi. C'était vrai, il cherchait dans sa mémoire, cela faisait pas mal de temps qu'il quittait l'appartement dans un tel sentiment de bien-être et de bonheur, qu'absorbé par ses rêves il en oubliait de laisser le billet sur la commode de l'entrée. Il ne savait pas encore s'il devait donner à son geste la même analyse qu'elle, ou s'il devait de ce pas aller faire des tests de mémoire, mais cela l'interrogeait.


Il répondit: peut-être...

-Tu veux le savoir? J'ai un test pour ça.


L'idée d'un test d'amour, alors qu'il venait de penser à faire tester ses fonctions cognitives l'amusa, il acquiesça.


-Alors caresse moi encore une fois ton désir comblé, le mien n'est pas encore rassasié.


Et c'est dans ce don qu'il lui fit d'un plaisir rien que pour elle, qu'il prononça ces mots si longtemps retenus: je t'aime, j'aimerais vivre avec toi.


Elle défit alors son chignon de geisha, et pour lui libéra ses longs cheveux bruns et lisses.



19 avril 2008,

cabane de l'Escalette


Photo: Catherine Leclère


Par Milasa
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