Samedi 10 mai 2008
La porte

 

Il remontait la rue, lentement, en prise avec des pensées presque palpables. Son regard fut attiré par la couverture d'un livre, en devanture de la librairie: « secrets d'hier, d'aujourd'hui, de demain ». Se penchant pour mieux lire le sous-titre,  « recueil collectif », il se cogna le front à la paroi de verre. Douloureusement découragé, il reprit sa marche sans but. Des secrets, il en avait, même qu'ils l'étouffaient. Pas vraiment des secrets, plutôt des non-dits, qu'il aurait  pu dire, mais tant qu'il ne le faisait pas, ça restait des secrets. Suivant le trottoir, ses pas se dirigèrent vers une autre rue, au hasard. Au hasard? Pourquoi passait il justement devant la maison de Stanislas, son collègue?

 


Depuis son embauche, il admirait Stan, son énergie, sa façon d'agir sans se poser de question, lui qui s'en posait tant et trop. Il appréciait le caractère carré de son chef, mais se heurtait souvent aux angles. Il restait conscient de sa part de responsabilité. Sortant d'une longue période solitaire, il avait perdu les clés des comportements amicaux. Taraudé par l'urgence de vivre à nouveau dans un monde de liens et de sentiments, doutant être lui même digne d'amitié, ses réactions étaient malhabiles, rares et brutales. Débordements d'émotions non maîtrisées, écrêtement des crues d'un flot de sentiments trop longtemps endigués, lorsqu'il sortait de sa réserve, il semblait agressif. Ses tentatives pour communiquer paraissaient autant de coups de poings  rageurs sur des portes auxquelles il n'aurait dû frapper que quelques petits coups discrets en attendant qu'on  lui ouvre.

 


Au fil de ces pensées, il arriva devant la porte de Stan, et... y sonna. Panique, qu'allait il lui dire?  Stan ouvrit, surpris. « Y'a un problème au boulot? Une urgence? » . Non, il venait juste amicalement, par besoin de parler, de confier son malaise, sa farouche volonté d' amitié , malgré ce que, dans le langage de l'entreprise ,on nommait incompatibilité d'humeur.

 


Stan, qui ne l'avait pas invité à rentrer, lui lança un regard d'incompréhension. En bon chef du personnel, pardon, Directeur des Ressources Humaines -ressources anonymes à gérer comme n'importe quelle marchandise-  il n'avait qu'un but, la bonne marche de l'entreprise, et les employés n'étaient que des outils, malheureusement moins fiables que des machines, car parasités d'encombrants sentiments.  Echange de regards, silence, puis:  « j'ai pas que ça à faire, te complique pas la vie », Stan referma brusquement la porte, comme sur un démarcheur importun.

 


Sur le chemin du retour, il rentra dans la librairie et acheta le livre. Il  passa sa nuit à le lire, découvrant, au fil des pages, au coeur des mots, les secrets des liens humains: amitié, amour, secrets, confiance, trahison, incompréhensions ... Il comprit enfin que s' il souffrait ainsi, c'est qu'il était un être humain. Au travers de sa propre souffrance, il comprit aussi que Stan ne l'était pas moins: simplement, il avait besoin de temps, de distance entre ses émotions et celles des autres, pour s'en protéger. Il prit conscience de  la fragilité de Stan, de sa grande et sincère humanité, dissimulée derrière son apparente rudesse.

 


 Il se sentit soudain plein d'énergie, fort de ses nouveaux secrets. Convaincu qu'il avait eu raison d'avoir  choisi Stan pour ami, il ne regretta pas d'avoir maladroitement frappé à sa porte et décida de laisser la sienne ouverte, dans l' attente du jour prochain, où celle de Stan s'ouvrira sur l'amitié.

 


14 décembre 2003 et 17 février 2004

Par Milasa - Communauté : Imaginair - Atelier d'écriture
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Commentaires

l'histoire m'a plu moyennement, mais la phrase "Débordements d'émotions non maîtrisées, écrêtement des crues d'un flot de sentiments trop longtemps endigués, lorsqu'il sortait de sa réserve, il semblait agressif.", je trouve, est excelllllente, ainsi que le coup de la vitre ,-)
Commentaire n° 1 posté par homeo-couscous le 10/05/2008 à 19h53
J'aime beaucoup, un texte très humain, plein de respect. très bon aussi : " Il avait perdu les clés des comportements amicaux ."
Commentaire n° 2 posté par SAM le 14/05/2008 à 21h04
Bel écrit! j'aime bien la conclusion.
Commentaire n° 3 posté par scoobydu41 le 04/06/2008 à 16h34

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