Sevrage.
Encore une fois j'allais être en retard, comme si, quand on a un travail salarié on pouvait se le permettre. Au restau, c'est pas moi le patron, pas moyen qu'elle comprenne ça. Alors elle accélère,
elle fait le détour par la route sinueuse, elle sait bien que j'ai horreur de ça, tous ces lacets qui nous balancent un coup trop près du vide, un coup frôlant les arbres. Sur, à ce rythme là, on va finir sur un lit d'hôpital, ou pire...
-Pas si vite!
-Faut savoir ce que tu veux, t'as peur d'être à labour ou de tomber dans le fossé?
-les deux, mon coeur, les deux...
-oui, t'as peur de tout tout' façon, alors... autant que je fasse c'que je veux!
-oui mon coeur, tu as raison.
-et m'appelle pas mon coeur!! accroche plutôt le tien ça tourne, t'as rien mangé j'espère!!
C'est plus sa rebuffade qui me fait transpirer que la peur, depuis quelques temps elle me rabroue sans cesse, je ne sais plus quoi dire, quoi faire. Je ne la reconnais plus, même son odeur a changée. Si je me fais tout petit, elle me traite de pleutre, mais dès que je l'ouvre... elle me la ferme. Après tout... elle n'a qu'à y foncer dans les arbres, mais pas nous râter alors...
On arrive, sains et saufs, enfin saufs, parce que sains... mon patron va encore me reprocher mon odeur d'aisselles, j'y peux rien, ça ne m'arrivait pas avant, mais maintenant, dès que je suis contrarié, je transpire. C'est vrai que c'est gênant pour les clients. Ils commandent, distingués, un diabolo-menthe et le serveur empeste comme un forçat.
C'est chaque matin plus dur de me lever pour affronter cette vie, ma douce qui s'est muée en furie sans que je comprenne comment.
-Si c'est le trajet votre problème, me dit le patron, j'ai une petite maison au bout du lac, les locataires l'ont laissée récemment, vous pouvez y loger, gratuitement, du moment que vous faites votre boulot correctement... et proprement.
J'ai accepté, elle n'a pas dit non. Peut être que ça l'arrange après tout, peut être qu'elle a un amant? Je la rejoints mes jours de congés, qui sont pour elle travaillés. Seul à la maison, je range le bazar, je fais le ménage qu'elle ne fait plus. Elle apprécie, me regarde autrement, peu à peu se radoucit. Puis un jour, en me reconduisant au travail très calmement elle me dit: « C'était vraiment une très bonne idée que tu as eue, de prendre un peu de large pendant qu'on essayait tous les deux d'arrêter de fumer. »
Lac de Géry
17-18 juillet 2008
le texte de Caillou avec les mêmes mots: link http://cailloutendre.unblog.net/?p=380