Fête au village
Pourquoi La Paz?
J'ai mal à la tête à force de me poser la question! Ou alors c'est l'altitude, ça va passer. Quand Josef, le Chef, m'a tendu mon passeport en me disant:
- "Va te mettre au vert un moment, le temps qu'on t' oublie", j'ai juste demandé:
-"je vais où?"
-"La Paz."
-"Pourquoi La Paz?"
-"C'est beau non?" fut sa seule réponse, sans que je puisse savoir si c'était le mot qui était beau, ou le lieu. Depuis la question me lance comme une douleur chronique. Pourquoi La Paz?
Fait chaud. J'ai soif, alors que cette nuit j'ai du me recroqueviller dans un coin du lit tellement je grelottais. J'ai rien à faire surtout. Rester bien planqué au début, jusqu'à ce qu'on oubli un peu, même ici. C'est pas que j'ai vraiment peur. Bien sur, après avoir institué le fichage de tous les militants associatifs, le Président, de lois liberticides en prétextes sécuritaires a rétabli la peine de mort. Dans la population manipulée par les médias, le grand débat n'a même pas été: référendum ou pas, peine de mort ou pas, mais: guillotine ou injection létale. Mais au moins ici, dans ces contrées au contexte politique instable, il pourra toujours me faire éliminer par ses agents secrets et mettre ça sur le dos d'activistes armés. Pratique, ça évite procès et débat. Voilà peut-être pourquoi La Paz? Non, je m'égare, cela impliquerait une complicité de notre Chef, et la préméditation de mon sacrifice, je ne peux pas penser ça. Alors pourquoi La Paz?
C'est pas ma faute. J'ai jamais su dire non. J'étais réticent à l'utilisation de la violence, mais je n'ai pas su résister aux arguments: « Il faut ça pour lancer le résistance », « c'est sans danger, tu ne tueras personne », et le plus imparable de tous: « on a besoin de toi ». J'aurais du aller au bout de mon geste, débarrasser le pays de cette plaie, puis me suicider dans la foulée comme mon alter ego israelien, mais avec un marteau c'est difficile! Au lieu de ça me voilà à La Paz, dans ce quartier surpeuplé et pollué. Et pourquoi La Paz??
L'alternative c'était de rester sur place et de jouer la carte du déséquilibré. Pour me retrouver à perpet dans un hopital psy, drogué et camisolé, non merci! Sans compter que c'était même pas une garantie de sauver ma tête, l'argument de la folie ne dispense plus de l'application de la peine. Mais même si le Chef m'a recommandé d'être discret comme un lynx dans mes déplacements, je suis condamné à me trimballer le restant de ma vie sur la planète, à ne jamais rester longtemps au même endroit, pour ne pas donner prise. Sans cesse déménager, avec un stock de faux passeports et de cartes d'identités planqué dans une banale boite à chaussures. Alors pourquoi pas La Paz comme premier port d'attache, c'est vrai.
Le Président s'est-il posé cette question en choisissant ce village pour sa visite? Son prédécesseur déembulait aux salons de l'agriculture, un autre s'invitait impromptu à dîner chez de pauvres gens qui n'avaient rien demandé, rien prévu. Celui-ci a fait sa spécialité de débarquer dans les fêtes des villages les plus reculés, les plus obscurs. Alors le Président avait-il eu la migraine à force de se demander: pourquoi G....? Je ne le pense pas.
Dès que le nom du village élu avait été connu en haut lieu, et trahi par une fuite, j' étais allé faire des repérages. J'avais trouvé le Maire en haut d'une échelle occupé à accrocher des guirlandes. Je m'étais présenté comme vacancier interessé par la vie locale. Il m'avait chaleureusement accueilli et invité. Il y aurait un bal, aussi une messe le matin... ne me connaissant pas il voulait me montrer que l'éventail étant large, je trouverai forcément une activité à mon goût à leur fête. D'accord, à bientôt alors... j'étais parti.
J'avais choisi le jeu de quilles. Rien de plus facile que d'éclater le crane présidentiel avec le marteau dans un geste malheureux. Pas d'arme du crime, pas de préméditation. Mais j'avais loupé mon coup. Il fut à peine assommé et mon geste si peu naturel qu'il était impossible de passer pour une maladresse. Un copain qui connaissait bien le coin savait par où rapidement m'évacuer, et me cacher en attendant mon départ. Mais pourquoi Josef avait-il choisi La Paz?
A bout de tergiversations, j'ai pensé à ma douce, abandonnée si loin sous la lune rousse. Peu a peu ses pas inscrits sur les sables de ma mémoire m'ont menés à ce
refrain que nous avions tous écoutés le dernier soir, la veille de l'attentat. Un tendre refrain en musique de fond, qui disait: « yo encontre la
paz ». Apparemment, Josef l'avait entendu aussi bien que moi.
Maintenant je sais pourquoi La Paz et pas Sucre.
Mercredi 23 juillet 2008
musique: « yo encontre la paz », de Serge Lopez
merci au traducteur.
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