C'est mon plus vif souvenir d'enfance, celui qui est à la fois le symbole de ma condition de fils de pauvre et le témoin de l'émergence de ma vie imaginaire que j'ai ensuite tournée vers l'écriture.
Ma mère, dont l'activité principale était depuis le départ de mon père la recherche de nourriture, avait repéré une propriété délaissée à l'écart du village. Le propriétaire n'y habitait pas, ne venait que de temps en temps, toujours aux mêmes horaires pour jardiner et nous pouvions pénétrer très discrètement par un trou dans la haie. Une fois dedans, c'était le paradis pour nos ventres d'enfants: mûres, fraises, tomates, carottes, salades... Ma mère ne cessait de nous répéter que nous n'étions pas des voleurs. Nous ne prenions que ce qui était très mûr, menacé de pourrissement. Surtout, nous ne venions nous « servir » qu'en cas d'extrême nécessité, affamés depuis plusieurs jours, et nous ne prenions pas plus que nous ne pouvions manger, sauf les fruits tombés.
Ma récolte préférée c'était les prunes. Tout le mois d'août nous passions la haie plusieurs fois par semaine, chaque enfant armée d'une cagette, très tôt le matin ou à la lune, nous ramassions des quantités de prunes tombées que nous ne disputions qu'aux guêpes. C'était l'occasion de faire des stocks, sous forme de confiture, et de faire des cadeaux aux voisins. Maman affirmait telle une maxime, que plus l'on est pauvre plus l'on doit cultiver les relations de voisinages. Offrir une cagette de prunes en août lui permettait d'oser demander un paquet de nouilles une fin de novembre difficile. En ramassant j'étais partagé entre deux sentiments aussi forts l'un que l'autre. D'un coté la peur d'entendre retentir ce cri « au voleur » et d'être pourchassé, battu, mordu, tué, peut-être même! De l'autre un ravissement d'enfant rêveur. En ramassant ces dizaines de prunes, je m'imaginais trouver autant de précieux oeufs de pâques dans l'herbe mouillée. Leur forme, leur couleur, le sol jonché, tout m'y faisait penser. J'étais transporté dans un pays féérique, où les enfants ne manquent de rien, et surtout pas de nourriture, où leurs souhaits s'accomplissent à peine formulés. J'étais le héros de fables merveilleuses, où tout un peuple imaginaire venait au secours de mes tourments d'enfants. C'est ainsi absorbé dans ma rêverie que j'étais le plus vulnérable, d'autant que mes soeurs savaient très bien guetter ces instants pour me taquiner. L'une d'elle me fit ainsi la peur de ma vie, lorsque , contrefaisant sa voix, elle cria « Vas t'en sale petit voleur! » en appuyant l'extrémité d'un bâton entre mes omoplates pour simuler un fusil. Ma frayeur fit rire aux éclats mes trois grandes soeurs, pour elles qui ramassaient sans états d'âmes je n'étais plus qu'un petit garçon poltron.
J'ai grandi, j'ai cherché du travail. Je ne suis pas riche, mais j'ai de quoi manger. Je vends des légumes sur les marchés, l'été et sous la pluie, de l'aube à l'hiver. Il m'arrive, du coin de l'oeil, de surprendre un larcin, de plus en plus souvent d'ailleurs, en ces temps de crise et de chômage. Je connais bien la faim, la peur, et la honte qui tenaillent le ventre de celui qui se risque à voler son repas. Alors mon esprit se prend à rêver, comme lorsque j'étais enfant, à inventer de fabuleuses histoires de princes justes et généreux. Le temps que je sorte de ma rêverie... et c'est un fait étrange, mais mon regard n'arrive plus à reconnaître l'auteur du délit dans la foule du marché!
Août 2008, Sarremezan, sous les pruniers.
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