Mercredi 26 août 2009 3 26 /08 /2009 19:05


Martha.

 

 

Lorsque le vieux curé qui avait initié les travaux de la chapelle mourut, et que tout fut stoppé, la vieille Charmille tomba dans une mortelle dépression. Mi-sorcière mi-fée, toute sa vie recluse dans la forêt avec sa fille dont personne n'avait jamais pu tirer ni parole ni geste de communication, elle avait mis tous ses espoirs dans la construction de ce lieu de dévotion. Elle avait travaillé comme une acharnée, participé aux travaux les plus durs pour avoir un lieu, près de chez elle, où implorer à chaque instant les puissances divines de rendre la raison à sa fille. Et voilà que tout s'arrêtait là, comme ça, faute de moyens et de volonté. La chapelle resterait inachevée, à la merci du temps, des éléments, la végétation peu à peu reprendrait ses droits et le lierre son envahissement. L'arrêt des travaux fut aussi celui de l'acharnement de Charmille, elle se laissa mourir lentement.

 


 

Désormais seule et loin de tous, Martha, puisque c'est ainsi qu'était prénommée la fille, avait perpétué à sa façon les rituels mystiques de sa mère. Chaque soir, à la nuit tombée, elle arrivait par le sentier, seulement couverte, selon la saison, d'un drap ou d'une couverture qu'en général elle volait au linge qui séchait. Les villageois laissaient faire, c'était leur impôt solidarité. Elle pénétrait dans la chapelle inachevée, s'y dévêtait, et s'allongeait sur la terre, à l'endroit même, où pour respecter la dernière volonté de sa mère, on l' avait enterrée. Là, quelque fut le temps, par grand froid, forte pluie, vent violent, grêle ou brouillard, elle restait toute la nuit, les yeux grands ouverts. La pluie et le froid bleuissaient son corps, la grêle lui laissait cruelles blessures, le brouillard l'imprégnait d'un froid mortel; mais elle ne bougeait pas de la nuit, paraissait indifférente, et ne se relevait qu'au matin en ayant l'air de n'avoir souffert de rien.

 

On disait au village que parfois, certaines nuits sans lune, se glissait en la chapelle quelque homme-bête, mi-humain mi-loup ou chien, qui profitait de l'offrande. Mais ce ne sont que légendes, personne jamais n'en vit ni n'en sut rien. Et Martha continuait ainsi, de nuits en nuits, d'années en années, son rituel païen. Au matin, à la première rougeur du ciel, elle reprenait à l'inverse le chemin et rentrait dans la sombre cabane qui lui servait d'abri. Elle y dormait tout le jour pour se remettre de ses amours avec la nuit et ne ressortait qu'aux étoiles suivantes. Ce qu'elle mangeait et quand? Certainement le peu qu'elle volait, entre chien et loup, ou dans l'hésitation de l'aube.

 

Ça durait ainsi depuis des années et Martha avait vieilli, quand un soir bruits et lumières troublèrent

sa transe. Là bas, mais non loin, s'échappaient d'un pavillon jadis déserté, des bruits humains. On parlait, on bougeait, on mangeait, on chantait... Martha en fut agressée. Qui osait ainsi profaner son sanctuaire de nature et de silence? Colère et révolte s'éveillèrent en elle. Aux moments où le lieu restait désert, elle tenta de détruire cette intrusion dans son univers. Mais elle n'était ni méchante, ni douée pour le sabotage, elle renonça. Grandit alors en elle une grande tristesse, elle découvrit la peine, et les larmes qu'elle n'avait jamais coulées. Désormais le soir, elle ne s'étendait plus nue sur la tombe de sa mère au milieu de la chapelle. Non, elle se recroquevillait dans un coin, genoux contre ses seins, entourés de ses bras. Elle avait mal au creux d'elle.

 


 

Cela dura des mois. Des mois durant lesquels parvinrent chaque soir jusqu'à elle, des bribes de conversations, des morceaux de confidences, des éclats de rire, des parcelles d'amour et des petits bouts de confiance, tous ces sentiments mêlés qui s'échappent des lieux où vivent les humains. Un soir elle n'y tint plus, elle vola au premier grenier venu de quoi se vêtir et se parer, attirée par les lumières des guirlandes. Dans cette assemblée heureuse, aux tenues quelques peu décalées et alourdies de choses qui brillent, personne ne s'étonna de cette petite femme frêle à la robe démodée et aux souliers dorés. Les mots un à un revenaient à elle, nés du brouhaha joyeux. En elle, elle entendait pour la première fois la voix de sa mère la supplier de vivre, et d'être heureuse en ces lieux.

 


Aussi, quand l'hôtesse de l'endroit dit qu'elle avait besoin d'aide pour la saison prochaine, qu'il lui fallait quelqu'un de courageux et d'endurant, capable de travailler la nuit, de supporter l'eau chaude, l'agitation et le bruit des clients, Martha chercha au plus loin de son enfance, parmi les mots si longtemps oubliés, s'approcha de l'hôtesse, leva discrètement la main pour s'en faire remarquer. Et elle qui n'avait toujours été que solitude et silence, articula le premier mot de la soirée et de son existence:

-Moi.

 

mercredi 26 aout 2009,

pavillon des thermes.

pour Christine.

 


Par Milasa
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