« Non, Nathan rien, rien, surtout pas en vain... » Il se répétait ces mots comme une injonction, comme s'ils suffisaient à faire rempart aux
faits, à la réalité, comme si les mots étaient doués de pouvoir, de volonté. Nathan était là, assis parfois, errant à d'autres moments. Au début, il était entré par effraction, aux heures de
fermeture, puis aux heures de présence de l'ouvreuse, mais en se cachant. Maintenant, elle s'était habituée à sa présence discrète mais quotidienne, elle faisait semblant de ne pas le voir entrer
et se cacher derrière les tombes, se blottir, assis, genoux pliés contre la poitrine, dans une éternelle méditation. Elle avait bien essayé de lier conversation, de lui poser des questions, mais
elle n'avait pas pu déterminer s'il l'entendait ou pas, elle n'avait même pas réussi à accrocher son regard. Il ne faisait rien de mal, alors elle avait renoncé à sa première idée de prévenir la
police, les pompiers. S'il était fou, il ne paressait pas dangereusement.
Chaque jour il venait, à des heures aléatoires, parfois même la nuit, il restait, un temps indéfini, parfois très peu, parfois des heures, puis il finissait par choisir une tombe, toujours différente, semblait s'y recueillir, y dire une prière, et partait sans se faire remarquer, avec un flot de visiteurs sortants. Il sortait: dans sa tête les mots résonnaient: « Non Nathan rien, rien, ou rien n'arrivera, sors...».
Aujourd'hui, il avait fait quelque chose de nouveau: il avait déposé sur une tombe un bouquet de fleurs des champs, des fleurs sauvages, comme lui, et les mots cognaient en lui, plus forts que son coeur, pour une lutte vitale elle aussi : « Non Nathan pas là, ne reste pas là, sors d'ici, sors, je te le demande... ».
Par curiosité, l'ouvreuse gardienne de l'église de Valcabrère est allé voir, après son départ, la tombe qu'il avait fleurie. Rien. Aucun nom gravé, aucun indice ne permettait d'expliquer son geste, il s'agissait d'un très vieux tombeau, dont ne subsistait que la pierre nue. Elle passa le reste de la journée, intriguée par cette énigme, à vendre des billets d'entrée aux visiteurs de ce lieu sacré mais payant. Ce n'est que le soir, en branchant son ordinateur pour consulter ses courriels, qu'elle comprit lorsqu'elle lu le message publicitaire que son serveur affichait automatiquement, sans tenir compte du caractère désuet de certains prénoms : « 14/10/04: saint Just, offrez lui des fleurs ».
14 octobre 2004
Photos:
Claire 13-09-09
1,2,3: st Just de Valcabrère
4: st Bertrand depuis St Just.
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