Vous prendrez de mes nouvelles?
C'était aux huitièmes Journées de la Littérature Jeunesse et de L'Écrit à Saint Bertrand. Je me promenais, dès l'ouverture, avec mon fils, sous les chapiteaux glacés par le vent qui s'y engouffrait. Le public n'était pas encore arrivé, les auteurs avaient fini de s'installer et attendaient en bavardant. Nous regardions d'un œil glissant les livres exposés. C'est en sortant du grand chapiteau qu'on l'a vu. Il était caché entre une pile de chaises superflues et des tas de sables abandonnés là par le cantonnier. Il fumait. Un bonjour de courtoisie engagea une conversation de pure circonstance, nous étions là, trois gars, trois générations, dans l'attente d'une journée qui promettait d'être effervescente, voire même fatigante. « bonjour, fait pas chaud, non mais par chance il ne pleut pas, vous êtes exposants, oui là bas, moi je suis auteur, c'est votre fils, oui il a 14 ans... » De fil en aiguille, ou plutôt de cigarette en beau temps, nous en arrivâmes à la lecture. C'était quand même la raison d'être de la Journée et normalement la passion commune qui nous réunissait. « Des nouvelles, ah tiens! Il aime lire des nouvelles ce jeune homme! C'est si rare que je n'ai emmené que des romans, j'ai laissé mes livres de nouvelles chez moi, parce que ça ne se vend pas. Et pourtant...
Il était lancé. Les premiers visiteurs arrivaient mais il semblait ne pas s'en inquiéter. Il était parti dans une étude des romanciers et novellistes sud-américains. Je me souviens, disait-il, dans un livre de Gabriel Garcia Marquez, dans le prologue, il dit qu'il est aussi difficile d'écrire une nouvelle que le début d'un roman. Dans les premiers paragraphes d'un roman, il faut tout définir, le style, le ton, la structure, le rythme, la longueur, et même parfois le caractère d'un personnage. Une nouvelle c'est pareil, on livre tout en très peu de temps et soit ça fonctionne, soit ça ne fonctionne pas, et si ça ne fonctionne pas, vaut mieux tout recommencer, ou même jeter le tout à la poubelle... Son voisin de stand l'appela: « Christian! T'as un client! ». Il partit.
Gabriel Garcia Marquez, j'avais lu, même deux fois, Cents ans de solitude. Je suis affreux quand je lis. Le stéréotype parfait du gars dans son fauteuil, retranché derrière son journal, fumant sa pipe et qui n'entend plus rien du monde environnant. Et bien voilà, pareil, sauf que moi c'est avec les livres et que je ne fume pas la pipe. Pareil et même pire. Une fois que j'entre dans un roman, je ne peux plus en sortir. Quand je pose le livre, par obligation, je continue à vivre dedans, à m'y voir, à voir la vie par son prisme. Je peux lire en tournant une béchamel ou en surveillant le bain des enfants, complètement absent à ce que je fais et même à ce que je suis. Au point que j'hésite à ouvrir un roman, je me garde ce plaisir pour les vacances, les maladies ou les déplacements professionnels.
Je pensais à tout ça en rejoignant mon stand: un atelier de fabrication de marques-pages. J'y trouvai mon grand garçon qui s'était arrimé là comme à un port d'attache, plongé dans la lecture du recueil de nouvelles qu'il avait emporté avec lui, prévoyant. J'avais eu beau lui dire : tu sais, on va à la Journée de la Littérature, des livres tu en trouveras, et je suis prêt à t'en offrir un, si tu veux. Il avait tenu à emporter le sien.
L'après-midi, à la faveur d'une pause, je trouvai des livres vagabonds abandonnés çà et là un peu partout dans le village, contenant un étrange marque-page: « Je suis là pour vous, pour une rencontre de quelques lignes ou plus si affinités, vous pouvez m'emporter, me garder, me donner, ou me rapporter l'an prochain si le cœur vous en dit. » J'avais en main un recueil de nouvelles. Je l'ouvris, sceptique. Comment en si peu de mots l'auteur pourrait-il me prendre aux filets de son univers? J'essayai pourtant, une nouvelle d'une dizaine de pages que je dévorai, sur place, oubliant le monde autour de moi. Un condensé de rêves! Et le dernier mot encore imprimé sur la rétine, la liberté de retourner à la vie ou de tourner la page vers l'histoire suivante. Ce fut une révélation. Même si ça manque de correction, j'ai parcouru toutes les rues du village pour ramasser tous les livres de nouvelles en me promettant bien de les ramener l'an prochain.
Je suis rentré avec ma cargaison et c'est là que tout s'est compliqué. Pas tant à la maison, ma femme se fit vite au fait de trouver des bouquins abandonnés partout, ouverts face contre table pour garder la page. Et oui, au passage, l'usage du marque page ne m'était pas habituel, même si j'en faisais confectionner aux enfants. L'appartement était envahi de livres, j'entamais un recueil au salon, un autre dans le couloir... on en trouvait dans les endroits les plus improbables, sur le recoin du lavabo, sur la paillasse de la cuisine... N'ayant aucune dévotion pour l'objet livre, je leur menais la vie dure. Mais c'est au boulot que ça coinça. J'étais vendeur de baignoires dans un super marché de bricolage, autant dire que ce n'était pas la cadence infernale. Je pouvais donc lire un peu entre deux clients. Un roman, certes non, mais une nouvelle... Allez, celle-ci ne fait que 8 pages, sûr que personne ne voudra une baignoire neuve avant 8 pages! Plongé dans ma lecture, j'avais laissé passer le client... Au bout de quelques mises en gardes, mon chef perdit patience et l'on me licencia.
À la maison à plein temps, je n'en profitai ni pour chercher un nouveau travail ni pour faire le ménage. À force de lire, je me mis à écrire, et c'est mon ménage pour le coup qui en pâtit: ma femme partit. J'étais apparemment encore plus insupportable en écrivant qu'en lisant.
...
C'est la dixième JLJE, je suis assis à coté de Christian. Il se rappelle de mon gamin, le lecteur de nouvelles, et me demande comment il va. Je commence à raconter, il va bien, il est en première L...
Christian m'interrompt en riant: « quand j'étais au lycée c'était un peu la rivalité entre les sections, tu sais ce qu'on disait sur les Littéraires: les Scientifiques inventent le carton, les Techniques le fabriquent, les Sciences Eco le vendent, et les Littéraires dorment dedans!! »
Ça le fait rire! Moi j'étais en L, c'est pour ça que je ne sais pas bien vendre les baignoires, et pour se venger on racontait autrement l'histoire: « les L écrivent un livre, les techniques l'impriment, les SES le vendent, et les S comptent les pages!! » Mon fils qui vadrouillait par là, arrive et apporte sa version: nous on dit que les S inventent le carton, les Techniques le fabriquent, les SES essayent de le vendre, les L écrivent dessus, et on dort tous dedans parce que c'est la crise!!
L'éclat de rire sur notre stand attire les sourires des visiteurs, un enfant s'approche et me demande: -et vous Monsieur, qu'est ce que vous écrivez?
-Et bien j'écris des petites histoires, tu vois, ça s'appelle des nouvelles, regarde...
C'est alors que j' entends Christian murmurer: ouais, même que ça s'vend pas... (et heureusement!!)
30 octobre 2009