Il est une fois...
dans la jungle urbaine, une espèce particulièrement féroce d'abeilles. Industrieuses et infatigables, une fois qu'elles vous ont piqués, il n'est plus possible de rêver.
Privés de rêves, les citoyens deviennent mous et apathiques, ils se laissent mener, plus rien ne les fait vibrer, plus aucune passion ne les motive. Ils sombrent petit à petit dans l'aigreur et
la morosité, à moins de s'abrutir toujours dans une somme de travail de plus en plus importante pour oublier qu'ils ne rêvent plus leur vie et leur avenir. Plus aucune utopie, plus aucune
solution ne naît de leur difficultés, ils n'ont comme recours que la soumission, l'adaptation, ou, en dernier ressort, le suicide.
Le processus est quasi irréversible. À moins de voler aux abeilles leur nectar antidote: un peu de ce précieux miel qu'elles défendent avec ardeur, il est impossible de revenir en arrière: plus
jamais vous ne pourrez rêver.
Voilà donc un groupe de travailleurs acharnés en quête de l'antidote-douceur. Menés par un chef apiculteur des plus rêveur, à qui l'impossible ne fait pas peur: JiM est son nom.
Je fais partie de l'équipage, un regard double sur ce qui se passe. Anciennement contaminée, j'ai déjà fait le pèlerinage aux ruches, mais je fais de fréquentes rechutes, et lorsque je me laisse
aller à crever sous la tâche, vite, j'appelle JiM pour qu'il m'embarque avec la prochaine équipe.
JiM parle peu, le silence est sa force. Dans le silence tout reste possible, imaginable, rêvable. C'est d'abord en nous confrontant à notre silence intérieur que JiM fait de ce périple un voyage
initiatique. Petit à petit, le silence laisse une place aux rêves. Si JiM parle, c'est uniquement pour raconter des rêves, des histoires, ou décrire la poésie d'un lieu ou d'une situation.
L'entreprise est dangereuse, nombre de stagiaires se font piquer en tentant de récolter le miel, ce qui aggrave leurs symptômes, leur quête de la douceur tourne alors à l'aigre, et tout est à
recommencer. Car bien sur, tout altruiste que l'on soit, donner du miel ne sert à rien, pour guérir il faut goûter celui qu'on a soi même dérobé aux abeilles. Sinon... imaginez le commerce qui se
serait mis en place, et les contre-indications instaurées, de façon à contrôler une masse laborieuse et à limiter l'usage du rêve aux seuls possesseurs de cette planète!
JiM a de plus en plus de travail, les listes d'attentes pour ses stages, gratuits bien entendus, s'allongent. Pour le dédommager, chacun donne de lui même, du temps, un objet usuel, de quoi
manger ou se chauffer, ou bien, ce qu'il préfère de loin: un rêve, qu'il puisse ranger dans sa collection. Lorsque quelqu'un lui raconte un rêve, il est heureux. Un de sauvé pense t-il, une
étincelle d'humanité préservée. Il espère qu'elle se propage, que chacun apprenne à rêver à ceux qu'il aime.
Des jours que nous marchons sous la conduite de JiM. Les ruchers ne sont pas si loin, mais je le soupçonne de nous faire prendre des détours quand il ne nous sent pas assez mûrs pour affronter
nos rêves. En chemin certains craquent, désespèrent: jamais nous n'y arriveront, finalement, autant utiliser nos énergies à nous soumettre à ce qui est, que de courir après nos rêves. À ces
lamentations, JiM jamais ne répond, mais dans les heures qui suivent il trouve toujours les mots de la persévérance et du courage, en racontant une histoire, en usant d'une métaphore. Et toute la
troupe reprend la route.
Nous approchons du but. JiM nous donne une dernière recommandation: les abeilles sentent nos doutes, notre peur, cela nous fait sécréter une odeur qui les alerte et les incite à piquer. Il faut
donc attendre d'avoir confiance en nous même, d'être sûrs de nous pour approcher les ruches. Nous y allons dans le secret de la nuit, vers 4 heures du matin, à l'heure des rêves d'avenir, un par
un, la conquête des rêves est un combat personnel.
J'attends plusieurs nuits avant de me lancer. Les fois précédentes, juste au moment où j'arrivais à boire un peu de miel, une abeille était parvenue à me repiquer. D'où mon état intermédiaire,
fait d'alternance de rêves fous et de profonds désespoirs.
Cette fois-ci je suis dans un état d'esprit différent, j'approche la ruche sans enjeu, sans chercher à réussir, juste portée par ce désir: approcher la douceur du miel. J'ai choisi une nuit sans
lune, j'y vais presque à tâtons, presque en rampant, presque animal. JiM nous a appris comment prendre du miel dans une alvéole sans réveiller les abeilles. Enfin, je lèche mon doigt sucré et
j'attends quelques secondes avant de me relever sans geste précipité. Je rejoints le campement sans me faire piquer.
À l'entrée du campement JiM m'attend, le regard tourné vers les étoiles, il me dit: -je savais que tu y arriverais, j'ai deux secrets à te délivrer mais avant tout regarde les étoiles, chacune
est le rêve qu'a fait un humain, il y en a une infinité, elles nous survivent, mais elles finissent un jour par mourir. Si les humains ne rêvent plus, à terme, il n'y aura plus d'étoile. Mais
venons-en aux secrets maintenant: tout d'abord, ce miel n'a rien de spécial, c'est la lutte que vous menez pour y arriver qui lui confère ses vertus thérapeutiques. -Je m'en doutais lui
répondis-je. -Ensuite, voilà, ce voyage est mon dernier, je vais rester ici, dans la montagne et je n'irai pas chercher un autre groupe de curistes; par contre toi, tu vas prendre ma place.
-Pourquoi moi?
-Parce que je sais que par tes erreurs tu as beaucoup appris, et que maintenant tu en es capable, j'attendais ce moment depuis pas mal de temps déjà. Pour eux, pour tous ceux qui ne savent plus
rêver, il faut que tu acceptes, tu n'as pas le choix.
Bien sur que si, j'ai le choix, et JiM le sais bien, je lui demande de me laisser la fin de la nuit pour en décider.
-Au lever du soleil, je te donnerai ma réponse, laisse moi quelques heures pour rêver en toute insouciance, s'il te plait.
J'ai le choix et j'accepte, malgré les difficultés de la tâche et le fait que cela implique de rentrer en résistance, en divergence. Au matin, au moment de repartir avec le groupe, je dis à JiM:
-Puis-je te confier moi aussi mon rêve? Celui que je n'ai jamais osé t'avouer: mon désir de partager ta vie.
-Oui, je sais, mais je suis aussi inaccessible que le miel dans la ruche, toutefois, peut être, un jour, un hasard... Courage, on ne rêve jamais en vain, je serai toujours là, dans la montagne,
et je te promets une nuit à chaque fois que tu amèneras ici un groupe de pèlerins.
***
J'ai donc repris la route à la tête de la troupe, mais cette fois pour retourner vers nos vies, nos obligations, nos familles et notre travail. Chaque matin, nous nous racontions les vrais rêves
de la nuit; puis au fil des jours, nos rêves de vie, nos espoirs insensés. Nous nous écoutions, sans jamais juger, sans jamais dénigrer le rêve de l'autre, aussi fou soit-il. Et c'est à un jour
de marche de la ville que l'un de nous a dit:
-mais après tout, cette histoire d'abeilles, je crois bien que ça n'existe pas plus que les vertus du miel!! Ce sont nous, nos contraintes, nos chefs, nos éducateurs qui nous ont fait croire à
cette légende, il faut répandre partout la vérité et dire que ce n'était qu'un cauchemar, que les rêves sont en nous, à portée de chacun, qu'il suffit de leur ouvrir notre esprit et notre cœur!!
JiM croyait farouchement à cette histoire d'abeilles mutantes empoisonneuses, ou peut-être feignait-il d'y croire, pouvait-on ainsi bousculer les croyances de base de notre société? Nous avons
réfléchi, discuté, pesé le pour et le contre, et décidé: notre groupe allait maintenant essaimer partout l'espoir et le rêve. Partout sur nos lieux de vie nous dirions la force vive des rêves, et
chasserions le cauchemar des abeilles hard-workeuses.
On a continué les pèlerinages aux ruchers, d'abord parce que certains ont besoin de temps forts pour se ressourcer, se retrouver en lâchant tout quelques temps; ensuite, parce que c'est mon seul
moyen de voir JiM de temps en temps. Lorsque j'aurai fini ma mission dans cette ville, j'irai le rejoindre, et j'attendrai près de lui ce hasard dont-il parlait, celui qui me permettrait de vivre
mon rêve: partager sa vie, enfin. Tant pis si entre-temps nous sommes devenus vieux.
19 mars 2009